Old Taylor Rd, Oxford courtesy of American Memory Project, Library of Congress

samedi 8 décembre 2018

Les mains libres


 


 "Prends garde c'est l'instant où se rompent les digues
C'est l'instant échappé aux processions du temps
Où l'on joue une aurore contre une naissance" 
extrait L'aventure






"J'espère
Ce qui m'est interdit" 
 Le tournant
 



 "Sur cette étoile de gazon c'est elle
C'est elle dans cette maison déserte
C'est elle dans cette rue sombre
C'est elle sur ce monument
C'est elle parmi ces sauvages
C'est elle sur ce sein mendiant
C'est elle dans la neige là

Toujours derrière un mur
Comme au fond d'un ravin" 
C'est elle





samedi 3 novembre 2018

L'adieu aux armes






"Devant nous, à droite, la route tournait et, en regardant en bas, je pouvais la voir dégringoler à travers les arbres. Il y avait des troupes sur cette route et des camions et des mules avec de l'artillerie de campagne et, tandis que nous descendions, rangés sur le côté, je voyais la rivière, tout en bas, la ligne des traverses et des rails qui la longeait, le vieux pont du chemin de fer, et plus loin, au pied d'une colline, au-delà de la rivière, les maisons démolies de la petite ville dont nous devions nous emparer".

      L'Adieu aux armes est un roman qui commence comme un roman sur la guerre et finit comme un roman d'amour. Le lecteur y trouve les thèmes chers à Hemingway : la guerre et l'amour donc, mais aussi le courage (aussi bien dans la guerre qu'en amour), l'héroïsme, la force des idéaux politiques (confrontés à la réalité), enfin la douceur de vivre -italienne ici. 
      Frédéric Henry est un jeune Américain, engagé volontaire dans les ambulances sur le front italien. Le regard distancié (au coeur des atrocités des combats mais non combattant lui-même) qu'il porte sur cette guerre européenne (une guerre de "l'Ancien monde") permet à l'auteur d'interroger implicitement le lecteur sur des combats dont l'apparente inutilité (et prévisibilité) installe un sentiment de résignation, voire de désespoir, aussi bien sur le front qu'à l'arrière. 
      Cette face sombre du roman (dont l'acmé est constitué par la bataille de Caporetto 1) est adoucie par l'histoire d'amour entre Frédéric Henry et Catherine Barkley, infirmière anglaise. L'irritante Catherine, aurais-je envie d'écrire:

"- Je suis une petite femme toute simple, dit Catherine.
- Je ne le croyais pas au début. Je croyais que tu étais folle.
- J'étais un peu folle. Mais je n'étais pas folle d'un manière compliquée. Je ne t'ai jamais déconcertée, hein, mon chéri ?
- Le vin est une grande chose, dis-je. ça vous fait oublier tout ce qui est mauvais".

      Il n'est pas question ici de dévoiler la fin du roman. Cependant cette histoire d'amour apporte un contrepoint au récit de guerre : comment, et pourquoi, aimer alors que règne la violence et que celle-ci ne semble pas devoir finir ? N'est-il pas trop humain et très dérisoire de vouloir vivre simplement, de rechercher de petits plaisirs quotidiens, boire un verre (plutôt plusieurs, foi d'Hemingway) avec des amis ou l'être aimé, se promener dans un parc, assister à des courses de chevaux... Et surtout, ces histoires qui auraient dues être parallèles finissent par avoir des trajectoires croisées : le pessimisme lié à la guerre se teinte d'espoir avec une possible intervention américaine, alors que l'optimisme lié à l'amour décline face aux duretés de la vie.


      Le lecteur assidu de Faulkner, ayant en mémoire les controverses qui opposèrent les deux auteurs, ne peut s'empêcher de relever quelques passages :

 "En septembre, les nuits fraîchirent. Les journées étaient fraîches aussi et, dans le parc, les arbres commençaient à changer de couleur. Nous comprîmes alors que l'été était fini".
"Je m'éveillai quand Rinaldi rentra, mais il ne me parla pas et je me rendormis. Le matin j'étais habillé et parti avant le jour, et Rinaldi ne se réveilla pas quand je partis".

      Pour autant, l'Adieu aux armes est une agréable lecture, un roman dont les personnages sont attachants, une petite histoire s'inscrivant dans la grande Histoire.


   Caporetto, troupes italiennes.



1- Caporetto, un nom tout juste évoqué dans le roman, mais dont l'onde de choc se fera ressentir quelques années plus tard.



 


vendredi 5 octobre 2018

Siddhartha







"Un but, un seul, se présentait aux yeux Siddhartha : vider son cœur de tout son contenu, ne plus avoir d'aspiration, de désirs, de rêves, de joies, de souffrances, plus rien. Il voulait mourir à lui-même, ne plus être soi, chercher la paix dans le vide de l'âme et, par une abstraction complète de sa propre pensée, ouvrir la porte au miracle qu'il attendait. "Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, se disait-il, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du cœur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l’Être intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi"."

"Je suis capable d'aimer une pierre, Govinda, un arbre et même un morceau d'écorce. Ce sont des choses et on peut aimer les choses ; mais ce que je suis incapable d'aimer, ce sont les paroles. Et voilà pourquoi je ne fais aucun cas des doctrines. Elles n'ont ni dureté, ni mollesse, ni couleur, ni odeur, ni goût, elles n'ont qu'une chose : des mots. Peut-être est-ce pour cela que tu n'arrives pas à trouver la paix ; tu t'égares dans le labyrinthe des phrases."


      Entre ces deux extraits (p. 32 pour le premier, p. 152 pour le second), Hermann Hesse raconte la quête de la paix de Siddhartha, dans un "décor hindou". Au cours de récit initiatique, le lecteur côtoie des brahmanes, des ascètes samanas, rencontre Gotama (Bouddha), mais aussi les inévitables représentations d'une certaine corruption terrestre que représentent le marchand (Kamaswani) et la courtisane (Kamala).


"Quand Kamala la belle entra dans son bosquet ombreux,

Le brun Samana se tenait sur son passage.

En voyant cette fleur de lotus il s'inclina profondément

Et Kamala remercia par un sourire.

Et Le jeune homme se dit alors : Il est fort bien de sacrifier aux dieux,

Mais sacrifier à la belle Kamala vaut infiniment mieux"

(vers de Siddhartha)
      
       Dans son introduction, Jacques Brenner écrit : "Des jeunes gens ont pu lire Siddhartha comme une œuvre initiatique et quasiment comme un texte sacré". Il semblerait que j'ai passé l'âge pour apprécier à sa juste valeur ce type de récit. C'est plaisant à lire, mais sans accrocher outre mesure l'esprit (trop matérialiste peut-être). A moins que ce détachement soit un premier pas sur la voie de la sagesse chère à Siddhartha.





samedi 15 septembre 2018

Walden


"Thoreau n'est pas un sage enclin à se retirer du monde, mais un homme bien décidé à y demeurer pleinement, en se donnant les moyens -spirituels- de le faire." (1)







"La richesse superflue ne peut acheter que des superfluités. L'argent n'est point requis pour acheter un simple nécessaire de l'âme."


      Walden, ou le retour à la nature, dans la nature, en son sein, vivant à son rythme. Henry David Thoreau a 28 ans lorsqu'il décide de vivre en marge de la société, celle des Etats du Nord des Etats-Unis, lesquels constitueront le berceau de l'industrie américaine. Ce pas-de-côté (nous sommes en 1845) lui permit d'écrire cet ouvrage composite qu'est Walden. Car si Thoreau est chanté par les amoureux de la nature, parfois même célébré par les adeptes de la décroissance, il faut bien admettre que l'homme est plus complexe qu'il n'y paraît. Certes, ce qui ressort principalement de la lecture de Walden ce sont les longues descriptions d'une nature en perpétuelle mutation, d'un étang à l'eau si pure, des arbres, des fleurs, des oiseaux...
"Dès les premiers jours de mai, les chênes, les hickorys, érables et autres arbres, tout juste bourgeonnant parmi les bois de pins qui entourent l'étang, impartissaient au paysage un éclat comparable à la lumière du soleil, surtout les jours couverts, comme si le soleil perçant les nuées brillait timidement çà et là sur les versants. Le trois ou quatre mai je vis un plongeon dans l'étang, et durant la première semaine du mois j'entendis le whippoorwill, la grive rousse, la litorne, le moucherolle verdâtre, le chewink et autres oiseaux. j'avais entendu depuis longtemps la grive des bois. Le moucherolle brun, une fois encore déjà revenu, avait jeté un regard par ma porte et ma fenêtre, pour voir si ma maison était assez caverne pour lui, se tenant suspendu sur ses ailes bourdonnantes les griffes recourbées, comme s'il s'agrippait à l'air, tout en faisant l'inspection des lieux ; le pollen-soufre du pitchpin bientôt saupoudra l'étang et les pierres et le bois pourri le long de la rive, au point qu'on eût pu en recueillir un plein baril."
      Cependant, ce retour à la nature exige des concessions : s'instruire par l'expérience d'un travail quotidien, fortifier son âme, notamment par la lecture, se séparer du superflu, produire soi-même ce dont on a besoin (construire sa maison par exemple), cultiver son jardin (afin de tendre à une certaine autarcie). Ainsi avons nous de nombreuses pages (un chapitre même !) sur son champ de haricots -"bio" avant l'heure-, son utilité et son économie. Car ce style de vie comporte aussi un aspect sans doute moins porteur (j'allais écrire vendeur) pour nos sociétés contemporaines : le refus du progrès lorsqu'il coûte plus qu'il ne rapporte à l'individu, à ce dont il aurait besoin pour vivre en communion avec la nature.Ainsi H. D. Thoreau refuse-t-il de prendre le train pour aller dans une ville voisine, car le temps nécessaire pour financer l'achat du ticket est plus important que le temps que lui mettra pour s'y rendre à pied. C'est à ce prix, en refusant ce dont on peut se passer, en cultivant soi-même les produits de la terre autour de chez soi, en vivant simplement (naturellement ?), que la communion avec la nature devient possible. Cela passe par un refus du paraître, de ses excès, obstacle à la compréhension de ce qui constitue l'être humain.
"Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l'ascension de l'espèce humaine. Au regard du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres."

      Refus du luxe donc, mais aussi un rejet du mouvement de patrimonialisation dont il redoute l'essor (que dirait-il aujourd'hui !).
"Les nations sont possédées de la démente ambition de perpétuer leur mémoire par l'amas de pierre travaillée qu'elles laissent.  Que serait-ce si d'égales peines étaient prises pour adoucir et polir leurs moeurs ? Un seul acte de bon sens devrait être plus mémorable qu'un monument aussi haut que la lune."

      L'homme doit, à l'inverse, se "construire", se connaître, compter sur lui-même, et parfois de méfier de ses congénères.
"Commencez où vous êtes et tel que vous êtes, sans viser principalement à plus de mérite, et avec une bonté étudiée allez faisant le bien. Si je devais le moins du monde prêcher sur ce ton, je dirais plutôt : Appliquez-vous à être bon [...] Il n'est odeur aussi nauséabonde que celle qui émane de la bonté corrompue. C'est humaine, c'est divine charogne. Si je tenais pour certain qu'un homme soit venu chez moi dans le dessein bien entendu de me faire du bien, je chercherais mon salut dans la fuite comme s'il s'agissait de ce vent sec et brûlant des déserts africains appelé le simoun, lequel vous remplit la bouche, le nez, les oreilles et les yeux de sable jusqu'à l'asphyxie, de peur de me voir gratifié d'une parcelle de son bien - de voir une parcelle de son virus mélangé à mon sang. Non, - en ce cas plutôt souffrir le mal suivant la voie naturelle. Un homme n'est pas un homme bon, à mon sens, parce qu'il me nourrira si je meurs de faim, ou me chauffera si je gèle, ou me tirera du fossé, si jamais il m'arrive de tomber dans un fossé. Je vous trouverai un chien de Terre-Neuve pour en faire autant. La philanthropie dans le sens le plus large n'est pas l'amour pour votre semblable."

      H.D. Thoreau apparaîtra même à certains de ses lecteurs quelque peu élitiste, voire conservateur, quand il s'agit d'instruction.
"L'homme d'études peut lire Homère ou Eschyle dans le grec sans danger pour lui de dissipation ou de volupté, car cela implique qu'il rivalise en quelque mesure avec leurs héros, et consacre les heures matinales à leurs pages. Les livres héroïques, même imprimés dans le caractère de notre langue maternelle, le seront toujours en langue morte pour les époques dégénérées ; et il nous faut rechercher laborieusement la signification de chaque mot, de chaque ligne, en imaginant un sens plus large que l'usage courant ne le permet avec ce que nous avons et de sagesse et de valeur et de générosité. Le livre moderne, aussi fécond qu'à bas prix, malgré toutes ses traductions, n'a pas fait grand-chose pour nous rapprocher des écrivains héroïques de l'Antiquité. Ils semblent tout aussi solitaires, et la lettre dans laquelle ils sont imprimés aussi rare et curieuse, que jamais. Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d'heures précieuses, d'apprendre rien que quelques mots d'une langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuels. Ce n'est pas en vain que le fermier se rappelle et répète le peu de mots latins qu'il a entendus. On a l'air parfois de dire que l'étude des classiques devrait à la fin céder la place à des études plus modernes et plus pratiques ; mais l'homme d'études entreprenant étudiera toujours les classiques, en quelque langue qu'ils soient écrits, et quelque anciens qu'ils puissent être. Qu'est-ce en effet que les classiques sinon les plus nobles pensées enregistrées de l'homme ?"
 "Lire bien -c'est-à-dire lire des livres sincères dans un sincère esprit- constitue un noble exercice, et qui mettra le lecteur à l'épreuve mieux que nuls des exercices en honneur de nos jours. Il réclame un entraînement pareil à celui que subissaient les athlètes, l'application soutenue presque de la vie entière à cet objet. Les livres doivent être lus avec autant de réflexion et de réserve qu'ils furent écrits. Il ne suffit pas même de savoir parler la langue du pays dans laquelle ils sont écrits, car il y a un intervalle considérable entre la langue parlée et la langue écrite, la langue entendue et la langue lue. L'une est en générale transitoire -un son, une langue, un simple dialecte, quelque chose de bestial, et nous l'apprenons de nos mères inconsciemment, comme les bêtes. L'autre en est la maturité et l'expérience ; si l'une est notre langue maternelle, l'autre est notre langue paternelle, une façon de s'exprimer circonspecte et choisie, trop significative pour être perçue par l'oreille, et qu'il nous faut naître de nouveau pour parler."
 
      Enfin, pour l'auteur, le citoyen doit être prêt à défendre sa patrie.
"Je me sentais fier de savoir que les libertés du Massachusetts et de notre mère patrie était sous telle sauvegarde ; aussi, en m'en revenant à mon sarcloir, étais-je rempli d'une inexprimable confiance, et poursuivais-je gaiement mon labeur dans une calme attente de l'avenir."
"Il est une période dans l'histoire de l'individu aussi bien que de la race, où les chasseurs sont l'"élite", comme les appelaient les Algonquins. Nous ne pouvons que plaindre le jeune garçon qui n'a jamais tiré un coup de fusil ; il n'en est pas plus humain, c'est son éducation qui a été tristement négligée. Telle fut ma réponse pour ce qui est de ces jeunes gens que telle question préoccupait, sûr qu'ils ne tarderaient pas à être au-dessus d'elle. Nul être humain passé l'âge insouciant de la jeunesse, ne tuera de gaité de coeur la créature, quelle qu'elle soit, qui tient sa vie du même droit que lui."

      Dans les dernières pages, Henry David Thoreau tire le bilan de cette expérience.
"Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s'établir autour et au-dedans de nous ; ou les lois anciennes à s'élargir et s'interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d'un ordre d'êtres plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l'univers paraîtront moins complexes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté, pauvreté, ni faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux dans les airs, votre travail n'aura pas à se trouver perdu ; c'est là qu'ils devaient être. Maintenant posez les fondations dessous."





(1) SPECQ François, "Se perdre de vue dans ce que l'on voit : le Journal de H.D. THOREAU et l'écriture de la nature", Revue française d'études américaines, 2005/4, n°106, p 8-18.






mercredi 15 août 2018

La trilogie berlinoise







      

      Bernhard (Bernie) GUNTHER est un privé -un privé à la Phil. Marlowe, disent certains-, bourru, borné, ayant le sens de la répartie, légèrement alcoolique, passablement misogyne, cynique mais moral (si je puis dire), ayant aussi quelques obsessions et névroses (rien d'irréparable pour un privé). Plus habitué au froid et à la pluie qu'à la douceur du climat californien, car notre homme officie à Berlin, celui de la montée du nazisme, puis de sa prise de pouvoir, et jusqu'à son effondrement et les prémisses de la Guerre froide. Ce contexte historique, peu courant dans la littérature policière, a grandement contribué au succès de cette trilogie berlinoise. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de savoir qu'elle est l'oeuvre d'un écrivain britannique, Philip KERR (1956 - 2018).
      Si le contexte historique est très prégnant - les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, dans L'Eté de cristal, la nuit de cristal (1938) dans La Pâle Figure, la lutte d'influence américano-soviétique à Berlin (mais aussi à Vienne) en 1947 dans Un Requiem allemand-, il reste cependant au service du récit. Les enquêtes amènent Bernie Gunther à rencontrer quelques dignitaires du parti NSDAP (Goering ou Himmler par exemple), mais sont surtout l'occasion pour l'auteur de nous décrire la vie à Berlin dans ces années-là, une vie miséreuse et  souvent cruelle (des évocations parfois poignantes). La facture relativement classique des enquêtes (pour un privé) s'efface même parfois devant le réalisme des scènes de la vie quotidienne des Berlinois et Berlinoises : des habitants qui luttent pour leur survie, en proie à une insécurité permanente, semblant pressentir les folies du monde mais n'ayant plus assez de force, ou quelquefois de volonté, pour s'opposer "aux conséquences de la paix" (pour reprendre le titre de J.M. KEYNES).
      Au final, un bon moment de lecture. Est-ce pour autant un des chef-d'oeuvre de la littérature policière, tel qu'il est souvent présenté ? La réputation de cette trilogie ne tient-elle pas, surtout ou en partie, au fait que le héros est un anti-nazi convaincu (même s'il lui faut composer de temps à autre avec le pouvoir en place) ? Aurait-elle autant de succès si Bernie Gunther était un enquêteur SS, chargé d'éliminer la corruption au sein de ses services ? Sans doute pas. Cela étant, la trilogie reste un bon "polar", de ceux que l'on aime prendre le temps de lire l'été venu.



Berlin, 1933.


Berlin, 1945.


dimanche 8 juillet 2018

Les Frères Karamazov




"(...) le secret de l'existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif de vivre".




"Des siècles passeront et l'humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu'il n'y a pas de crimes et, par conséquent, pas de péchés ; qu'il n'y a que des affamés".


      Après le psychologisant Crime et châtiment, le théologisant Les Frères Karamazov. Dit comme ça, j'ai bien conscience que cela ne donne pas très envie de lire cet épais roman, le dernier de Dostoïevski. Et pourtant.
      Comme pour Crime et châtiment, un meurtre sert de fil rouge au roman ; nous y retrouvons aussi les multiples rebondissements qui parfois désorientent (à dessein ?) le lecteur. De nombreux personnages émergent au fil des pages. Des seconds rôles prennent de l'importance, puis disparaissent, quand d'autres reviennent au fil des épisodes sans jamais s'imposer. Le personnage de second rôle est une figure importante chez Dostoïevski, venant souvent en contrepoint d'un personnage principal, permettant par la-même d'en faire ressortir toute la spécificité.
      L'intrigue est simple : Les Frères Karamazov, c'est l'histoire d'une famille qu'un crime va bouleverser. Les trois  frères, Ivan, Dimitri et Aliocha, vont vivre cette épreuve différemment, selon leurs caractères, même si aucun n'échappe à une profonde introspection. Car, au-delà du fait de savoir qui est le coupable, Dostoïevski amène le lecteur à s'interroger sur la notion même de culpabilité et son corollaire terrestre de justice. Culpabilité individuelle contre culpabilité universelle. Justice humaine et justice divine. Progressisme ou conservatisme. Aucune de ces oppositions n'a de réponse simple. Nous retrouvons la critique du système judiciaire mise en oeuvre dans Crime et châtiment. Mais Dostoïevski élargit ici le champ de la réflexion en accentuant l'imprégnation religieuse de l'interrogation. Aliocha, l'un des trois frères, celui qui a choisi la vie monastique, sert de catalyseur : il sert de dépositaire aux réflexions sur la foi, la justice, la responsabilité de l'homme (1)... Le passage "Le grand inquisiteur" est devenu un morceau d'anthologie (à lire et à relire) de la littérature russe : on y trouve tout ce qui la fait aimer...  ou détester !
      Les Frères Karamazov constitue une plongée dans la société russe des petites villes de province, encore fortement rurales, où progressisme et traditionalisme, notamment religieux, s'affrontent, se mélangent et s'influencent. Où un tribunal peut devenir salle de théâtre, avec sa mise en scène, ses acteurs et son public.
Un livre à lire donc. Un seul bémol, la fin qui me semble moins réussie que pour Crime et châtiment.

"Mais assez de vers. Laisse-moi pleurer. Que ce soit une niaiserie raillée par tout le monde, excepté par toi. Voilà tes yeux qui brillent. Assez de vers. Je veux maintenant te parler des "insectes", de ceux que Dieu a gratifié de la sensualité. J'en suis un moi-même, et ceci s'applique à moi. Nous autres, Karamazov, nous sommes tous ainsi ; cet insecte vit en toi, qui es un ange, et y soulève des tempêtes. Car la sensualité est une tempête, et même quelque chose de plus. La beauté, c'est une chose terrible et affreuse. Terrible, parce qu'indéfinissable, et on ne peut la définir, car Dieu n'a créé que des énigmes. Les extrêmes se rejoignent, les contradictions vivent accouplées. Je suis fort peu instruit, frère, mais j'ai beaucoup songé à ces choses. Que de mystères accablent l'homme ! Pénètre-les et reviens intact".

(1) "En rendant l'homme responsable, le christianisme lui reconnait du même coup sa liberté", F.D., Journal d'un écrivain.

En complément :
ELTCHANINOFF E.,  « Coupable devant tous et pour tout ». Justice et culpabilité chez Dostoïevski, Études 2011/1 (Tome 414), p. 77-87.
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dimanche 24 juin 2018

Pensées pour moi-même... (suite)


 Nicolas Poussin, Paysage avec Saint Jean à Patmos


"L'empereur n'ajoute à la doctrine stoïcienne aucun concept. Il ne s'en revendique même pas explicitement, piochant ses références de façon éclectique.Pourquoi est-il alors considéré comme l'un des plus importants penseurs et adeptes de cette école ? Parce que les efforts, les doutes, la discipline dont il fait preuve dans ses Pensées pour moi-même illustrent bien l'esprit d'une philosophie qui invite avant tout à la pratique, non à la spéculation théorique. Les Pensées ne sont pas un essai : on y retrouve les grands thèmes du stoïcisme -recherche de l'absence de troubles de l'âme, distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, souci de prendre sa place dans un ordre de la nature-, mais jamais discutés ou démontrés. Les répétitions sont nombreuses, la forme en est fragmentaire. Aussi n'est-ce pas un ouvrage à lire de façon linéaire mais plutôt à picorer pour en méditer la beauté mélancolique. C'est le livre de chevet idéal... ce qui n'a pas échappé à certains habiles vendeurs de prêt-à-penser. Marc Aurèle aurait été surpris de l'utilisation que font de ses Pensées certains adeptes du développement personnel : l'écriture a beau être dirigée "pour moi-même", il n'est pas question d'un moi individualiste en quête d'épanouissement et d'autonomie personnelles, bref, d'un moi contemporain. Si les préceptes du stoïcisme peuvent aider à déterminer une droiture des pratiques quotidiennes -comment réagir face à un deuil, à un revers de fortune-, il s'agit surtout d'accorder son existence au cosmos en consentant à son fonctionnement. Tout empereur qu'il est, Marc Aurèle n'espère pas particulièrement le succès de ses entreprises et ne travaille pas à éviter l'échec, comme l'enseignerait un coach de vie. Il ne tend qu'à accomplir sa "tâche d'homme"."
Philosophie magazine, n°118, avril 2018.

 "La pensée stoïcienne est fondée sur des principes simples. Cela rend possible de les savoir par coeur, de les transporter avec soi ou de les garder en mémoire pour s'en souvenir dans n'importe quelle situation, y compris les plus critiques. C'est bien ce qui rend cette pensées fascinante. La plupart de ses représentants, qu'il s'agisse de Marc Aurèle, d'Epictète, de Sénèque ou de Cicéron, sont confrontés au quotidien à des situations extrêmes, que ce soit la guerre ou la douleur physique. Les principes stoïciens ne sont jamais invoqués pour le seul plaisir de la contemplation, bien que leur contemplation puisse aussi être pour ces auteurs une source de consolation : ils sont inséparables de la nécessité d'agir. En quelque sorte, plus un principe est simple, plus il appelle une action, et plus cette action ouvre une route, trace un chemin, indique une direction plutôt qu'une solution définitive. Prenons, par exemple, un principe bien connu du stoïcisme antique qui consiste à faire au mieux ce qui dépend de nous et à accepter ce qui ne dépend pas de notre volonté, on voit bien qu'il n'est pas évident de tracer une limite entre ce qui dépend de notre bonne volonté et ce qui lui échappe. Et ce sont moins des concepts qui vont donner une réponse toute faite, une réponse par anticipation, qu'une série d'actes qui vont tracer un chemin inédit [...]".
"Ce que la pensée stoïcienne suppose aussi sans le dire, mais qui semble avoir une portée immense, c'est que les événements sont inséparables de nos émotions. Les événements soulèvent des émotions et les émotions colorent les événements. L'extérieur et l'intérieur sont toujours reliés. Quelle que soit la situation, nous sommes libres d'ignorer ce lien, ou de reconnaître son existence et de le célébrer. Contempler ce lien entre intérieur et extérieur appelle l'action, ouvre une voie. Le stoïcisme est une pensée pour les extrêmes, c'est une pensée pour l'abîme, capable de libérer l'esclave autant que l'empereur, Epictète et Marc Aurèle ; et nous, qui oscillons avec tant de violence entre l'illusion de la toute-puissance et le risque de l'aliénation [...]".
"Ce qui fait la richesse des Pensées, et leur éternité, c'est que contrairement à la majorité des livres de développement personnel, Marc Aurèle ne nous promet pas, ne se promet pas, n'imagine pas un seul instant que s'il suit une recette philosophique -c'est-à-dire, pour un stoïcien, mener son existence avec courage, tempérance et sagesse-, le monde obéira à sa volonté. Il ne croit pas qu'être libre, ce soit faire, avoir ni même être ce que l'on veut -en l'occurrence, pour lui, être philosophe-, mais vouloir ce qui est. Et "ce qui est" n'est pas tant une situation, une personne ou un événement particulier, que l'univers entier reflété dans l'instant présent. Ce qui est est inconnaissable, ce qui est ne cesse de s'approfondir et c'est dans cet approfondissement que se trouvent le bonheur et le sens. Dans cet approfondissement que tout individu désire, mais auquel il n'accède qu'à condition que sa volonté s'efface devant quelque chose qui le dépasse".
SORENTE Isabelle, Philosophie magazine, n°118, avril 2018.



Epictète



samedi 23 juin 2018

Pensées pour moi-même





Avant de lire les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, je conseille la lecture de notices ou d'ouvrages sur le stoïcisme, son histoire et ses évolutions (1). En effet, pour bien comprendre les Pensées, il est nécessaire de connaître les bases de ce grand mouvement philosophique, car notre idée de ce qu'est une personne "stoïque" risque d'amener quelques fâcheuses erreurs d'interprétation (place de l'homme dans la société, relations entre les hommes, juste/injuste...).
Comme souvent pour ce type d'ouvrage, il ne faut pas le lire d'une traite, mais suivre le rythme des "livres". Il faut aussi ne pas hésiter à relire certaines pensées plusieurs fois, y revenir le lendemain, y réfléchir une fois l'ouvrage refermé. Le stoïcisme est un combat permanent. La lecture des Pensées pour moi-même aussi, pour qui veut réellement les comprendre.

"Essaie de voir comment te réussit la vie de l'homme de bien qui a pour agréable la part qui lui est assignée sur l'ensemble, et qui se contente d'être juste dans sa propre conduite et bienveillant dans sa façon d'être".
 "Il reste donc à te souvenir de la retraite que tu peux trouver dans ce petit champ de ton âme. Et, avant tout, ne te tourmente pas, ne te raidis pas ; mais sois libre et regarde les choses en être viril, en homme, en citoyen, en mortel. Au nombre des plus proches maximes sur lesquelles tu te pencheras, compte ces deux : l'une, que les choses n'atteignent point l'âme, mais qu'elles restent confinées au-dehors, et que les troubles ne naissent que de la seule opinion qu'elle s'en fait. L'autre, que toutes ces choses que tu vois seront, dans la mesure où elles ne le sont point encore, transformées et ne seront plus. Et de combien de choses les transformations t'ont déjà eu pour témoin ! Songes-y constamment. "Le monde est changement ; la vie, remplacement" Démocrite".
 "S'il se trompe, instruis-le avec bienveillance et montre-lui sa méprise. Mais, si tu ne le peux pas, n'en accuse que toi, ou pas même toi".
 "Tu n'es qu'une âme chétive qui soulève un cadavre, comme disait Epictète".


(1) par exemple, GOURINAT Jean-Baptiste, Le stoïcisme, coll" Que sais-je", PUF, 2017 (4ème édition)

dimanche 29 avril 2018

L'enracinement









 "Un gouvernement qui emploie des paroles, des pensées trop élevées pour lui, loin d'en recevoir un éclat quelconque, les discrédite et se ridiculise".


Je ne sais pas si les élèves étudient encore Simone Weil (Weil, avec un W), ni même si cela était le cas auparavant. Il faut dire que la lecture, et la compréhension, de ce texte, L'enracinement, n'est pas facile. L'auteur écrit une prose sèche, qui peut paraître péremptoire parfois pour un lecteur contemporain. Et certaines idées prêtent aujourd'hui à sourire à l'heure de la mondialisation (les solutions pour les ouvriers par exemple).
Pourtant, il faut lire ou relire ce texte. Car au-delà des apparences, et bien qu'écrit en 1943, il traite d'un sujet on ne peut plus actuel, celui du besoin d'enracinement. L'auteur y rappelle qu'une société est une chose mortelle, comme une civilisation, une culture, une patrie ou une nation. Que l'accumulation de droits ne devrait être possible que pour autant que les devoirs y soient respectés et prédominants. Ou que le communautarisme n'est pas une fatalité pour peu que les communautés réelles soient respectées et encadrées. 
Un texte pour réfléchir sur l'évolution du monde d'aujourd'hui et de demain.


"L'Etat est une chose froide qui ne peut être aimée ; mais il tue et il abolit tout ce qui pourrait l'être ; ainsi on est forcé de l'aimer, parce qu'il n'y a que lui. Tel est le supplice moral de nos contemporains".




lundi 2 avril 2018

Crime et châtiment



"Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n'a plus où aller ? La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l'esprit. Car il faut que tout homme puisse aller quelque part". 

S'attaquer à l’œuvre de Dostoïevski, Crime et châtiment, nécessite un peu de courage. Surtout lorsque le dernier contact avec la littérature russe date des années de faculté (autant dire le siècle dernier), avec Les âmes mortes de Gogol. Et puis, tous ces noms un peu difficiles à retenir, ces multiples prénoms, ces diminutifs qui n'en sont pas, ne facilitent pas la prise en main. Et comme pour toute œuvre considérée comme telle, le lecteur en attend beaucoup. Beaucoup trop ? A tort peut-être ? Raskolnikov est un être torturé. Le récit l'est aussi. Raskolnikov s'interroge sur le monde qui l'entoure, sur les êtres qu'il côtoie, sur ceux qui le croisent, sur le pouvoir, sur la volonté des hommes et les pouvoirs qui en découlent, sur les fragilités de l'âme humaine, sur la misère, sur les relations filiales... En fait, Raskolnokov nous donne à penser le monde tel qu'il le voit, ou mieux encore tel qu'il le ressent. De ce fait, de longs monologues sillonnent le roman (rien d'effrayant pour les Faulknériens) : la pensée laisse libre court à sa schizophrénie, sollicitant l'attention soutenue du lecteur. A l'heure de la vidéo, du tout-tout-de-suite, de l'immédiateté, de l'instantanéité, ces longs passages rebuteront les moins courageux des lecteurs. A tort. Il faut les lire, lentement. Certains passages, particulièrement réussis, semblent rythmés par les pulsations d'un cerveau qui entre en ébullition. La détresse et la fureur s'y mélangent. La misère aussi.
En dépit des innombrables rebondissements (E. SUE à Saint-Pétersbourg), le roman peut paraître inégal dans son rythme, un peu long diront certains. Les personnages sont bien campés, avec des descriptions qui se complètent de chapitre en chapitre. Les hommes (Raskolnikov, Loujine...) représentent souvent la part sombre de l'humanité ; les femmes (Dounia, Sonia...) souvent souffrent, mais amènent la rédemption. Les enfants sont les témoins et les victimes de ce monde russe où la misère broie inexorablement le petit peuple.
Au final, une œuvre dense, avec une intrigue qui donne un rythme assez soutenu au départ, mais qui s'alanguit peu à peu. Un roman à l'image de l'âme russe telle que les Occidentaux l'imaginent : passionnée et mélancolique à la fois, dure au mal, torturée, révoltée, mais humaine, profondément humaine.


dimanche 16 octobre 2016

Un après-midi de Faulkner

"J'ai le désir sans nom de m'en aller
Dans un lointain minuit silencieux
où des ruisseaux chuchotent solitaires
Sur les sablons par la lune pâlis
Où vont tournant des rondes de blondeurs
Sous les regards que la lune vieillie
Pose à travers les arbres gémissants,
Jusqu'au moment où leurs cheveux se poudrent
De rosée claire, et leurs membres, leurs fronts,
S'en vont lassés et tristes sur la brise
Comme les fleurs que les branches effeuillent
Et puis soudain sur tous ceux-là descend
Comme le coup d'une cloche profonde.
Et les voici qui dansent, mus et froids-
C'est le grand coeur terrestre qui se brise
A l'aube, avant la vieillesse du monde"
W. Faulkner "l'après-midi d'un faune"


dimanche 24 avril 2016

Réciprocités faulknériennes



Lorsque qu'un livre s'intitule "William Faulkner, sa vie et son oeuvre", il est permis de craindre le pire. A tort pour ce qui est de l'ouvrage de David Minter (1). Les péripéties de la vie de Faulkner viennent en contrepoint d'explications sur le genèse des nouvelles et romans, apportant des précisions intéressantes. Sans être du niveau de l'ouvrage de André Bleikasten (2), voilà une biographie agréable à lire, une bonne introduction pour qui voudrait entrer en douceur dans l'univers torturé de Faulkner.

"Ma perspective dans ce livre est double. D'une part, je raconte la vie de Faulkner et tente d'en traduire le sens ; de l'autre, je discute de ses écrits, publiés ou inédits, en essayant de les éclairer. Mais je n'ai pas voulu faire de cet ouvrage une somme de nouvelles informations sur la vie de Faulkner [...] C'est donc d'un point de vue particulier que je sollicite ici l'attention du lecteur ; cela tient à l'histoire que je tente de raconter -histoire des profondes réciprocités entre la vie mal réussie de Faulkner et ses chefs-d'oeuvre, de leurs relations et de leurs mutuelles remise en cause" (Préface).

1- David MINTER, William Faulkner, sa vie et son oeuvre, Balland, 1984
2- André BLEIKASTEN, William Faulkner, une vie en romans, Editions Aden, 2007

samedi 16 avril 2016

Hemingway, es pasado !





"For Whom The Bell Tolls, rédigé après la fin des hostilités et publié en 1940, jette un regard rétrospectif sur la guerre qui se veut « objectif » et équilibré. En fait, comme nous avons essayé de le démontrer ailleurs 26, il n'en est rien : il s'agit d'une vision bien « orientée » du conflit, celle du «compagnon de route » libéral et apolitique que fut Hemingway pendant toute la guerre. Et ceci malgré le célèbre portrait d'André Marty, qui reste justement une exception, ou les passages éparpillés dans le roman qui paraissent critiques vis-à-vis des communistes. A cet égard le compte rendu de D. Macdonald au moment de la parution de l'ouvrage, le point de vue de la dissidente Partisan Review, garde toute son acuité 27. Pertinent aussi est l'essai de l'écrivain espagnol Arturo Barea, qui participa à la guerre et pour qui le roman est peut-être fidèle à Hemingway, mais non à l'Espagne ou à la guerre 28. Ceci malgré des aspects remarquables : Barea reconnaît notamment, à l'instar du grand historien de la guerre Hugh Thomas 29, la véracité avec laquelle Hemingway recrée le milieu de Gaylord's, l'état-major soviétique à Madrid. N'est-il pas intéressant de constater que ce fut peut-être ce plus grand des best-sellers d'Hemingway, à beaucoup d'égards reflet fictif du discours idéologique dominant sur la guerre, qui modela l'image de cette guerre dans l'esprit des générations ultérieures ? Il existe d'autres perceptions de la guerre d'Espagne, certes, mais elles restent en général cachées dans les pages poussiéreuses de textes lus maintenant par les seuls spécialistes."

Sayre Robert. "La guerre d’Espagne : écrivains et écriture aux Etats-Unis". In: Revue Française d'Etudes Américaines, N°55, février 1993. Les années 1930. pp. 43-55.

jeudi 12 novembre 2015

Les péchés de Jim



"Le dernier des grands écrivains américains". Avec un tel titre, celui décerné par un hebdomadaire français à Jim Harrison, nul doute que les attentes sont importantes. Et comme les médias ont abondamment commenté Péchés capitaux, en bien, voire très bien, je me suis lancé dans la lecture du rabelaisien écrivain américain.
"Dans Péchés capitaux, Jim Harrison joue ouvertement avec les codes du roman noir et dresse un portrait grinçant de l'Amérique profonde, gangrénée par la violence, où le sexe est plus jouissif et envahissant que jamais" (4ème de couverture). Je ne suis d'accord qu'avec la fin, le sexe est plus envahissant que jamais. De là à dire qu'il est jouissif... il en deviendrait plutôt pathétique au fil des pages, n'apportant pas grand chose au récit. Un peu comme les obsessions culinaires de l'inspecteur Sunderson, sauf à vouloir connaître les différentes façon de faire cuire le poisson, surtout la truite.
Quant aux codes du roman noir, nous sommes loin de "l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier"1. Loin du roman noir, loin de la tragédie grecque. Les références à Faulkner m'ont plus fait penser à leur commune addiction au whisky qu'à autre chose, et surtout pas à la technique narrative. Par moment, le roman tient essentiellement à la fragile intrigue, tenue par une enquête quelque peu décousue.
Pour autant, il ne faudrait pas en tirer la conclusion que ce livre ne doit pas être lu. L'inspecteur Sunderson n'aime pas la violence, qu'il a côtoyé toute sa carrière, et veut écrire sur le sujet, le 8ème péché de l'Amérique, mais n'y n'arrive pas. Ce qu'il compense en s'adonnant aux autres péchés. Ses interrogations sur l'orgueil, l'avarice... ne permettront sans doute pas aux élèves de terminale de faire une bonne dissertation de philosophie, mais elles nous livrent des vues sans concession sur la société américaine. Une société fascinante, mais qui nous semble si dure, à nous observateurs européens. Les femmes sont très présentes dans cet opus et, même si elles n'ont pas souvent le beau rôle, c'est par elles que notre "héros" semble s'approcher de la rédemption.C'est aussi un message d'optimisme aux plus pessimistes d'entre nous qui penseraient que la vieillesse aidant, il n'est plus possible de plaire aux femmes plus jeunes. La preuve par Sunderson. C'est un roman qui permet de passer un bon moment, dans lequel l'auteur couche sur le papier ses obsessions, bien connues de ses lecteurs. A lire donc, à condition de ne pas s'attendre au "dernier des grands romans américains".

1 A MALRAUX, préface à l'édition française de Sanctuaire de William FAULKNER.

dimanche 14 juin 2015

Obama, un homme déchiré




"(Obama) ressemble à un vaincu, comme si, en 2008 et en 2012, il avait perdu la présidence au lieu de la conquérir. C'est triste à voir. Et, en un sens, il a effectivement perdu la présidence. Par deux fois, et plus nettement la seconde. A croire que ce boulot l'a écrasé, transformé en porte-parole officiel de la classe dirigeante politique et financière. Il paraît dénué de toute sincérité, de toute authenticité : un homme déchiré, une coquille vide. Il y a quelque chose de poignant dans son allure et son attitude défaites, et en même temps il y a là de quoi nous rendre furieux, nous qui l'avons ardemment soutenu en 2008 et réélu en 2012, même ceux d'entre nous qui n'étaient pas de gauche. D'un autre côté, cet effondrement apparent -de sa volonté, de son habileté rhétorique, de sa maîtrise du langage, de son charisme et de son charme, et donc de son autorité- donne la mesure des forces liguées contre lui et de l'incroyable impuissance de la présidence américaine actuelle. Beaucoup de chose échappent à son contrôle, et pourtant on attend tellement de lui. Cela oblige à se demander rétrospectivement dans quelle mesure George W. Bush, Bill Clinton, George Bush père et Ronald Reagan étaient vraiment responsables des actions ou de l'inaction qui ont marqué leurs mandats, à se demander s'ils n'étaient pas de simples Magiciens d'Oz, et quelle part de leur politique était façonnée par les mains invisibles et complices des multinationales, des médias, des lobbys et des groupes d'action politique financés par des fonds privés.

Russell Banks, "Pourquoi Obama a trahi", Le Nouvel Observateur, 8 au 11 janvier 2015.



vendredi 2 janvier 2015

U.S.A.






"Les USA, c'est une tranche de continent. Les USA, c'est un ensemble de sociétés de portefeuille, des regroupements de syndicats, une liasse de lois reliées en cuir, un réseau de radiodiffusion, une chaîne de salles de cinéma, une colonne de cotations boursières effacées et réécrites par un garçon de la Western Union sur un tableau noir, une bibliothèque publique pleine de vieux journaux et de manuels d'histoire éculés couverts de notes indignées griffonnées au crayon dans les marges. Les USA, c'est la plus grande vallée fluviale du monde, bordée de montagnes et de collines. Les USA, ce sont beaucoup d'hommes enterrés en uniforme au cimetière d'Arlington. Les USA, ce sont les lettres à la fin d'une adresse lorsqu'on est loin de chez soi. Mais surtout, les USA, ce sont les paroles des gens"

John Dos Passos, U.S.A. (prologue).

"Certains soirs, quand Maman ne se sentait pas bien, Fainy devait aller plus loin ; il tournait le coin après Maginni, descendait Riverside Avenue où passait le tramway, traversait le pont rouge sur la petite rivière qui coulait noire en hiver entre des berges enneigées, rongées et glacées, jaune et écumante lors de la débâcle de printemps, brune et huileuse en été. De l'autre côté de la rivière, toute la rue jusqu'au coin de Riverside et de Main, où se trouvait le drugstore, était habitée par des Bohunks et des Polaks. Leurs gosses se battaient toujours avec ceux des Murphy, des O'Hara et des O'Flanagan d'Orchard Street".
 John Dos Passos,  42ème Parallèle.

"Lorsque Faulkner entama sa trilogie des Snopes qui allait l'occuper pendant des années, plusieurs signes montraient qu'il "arrivait". Il était le seul romancier américain, hormis Dos Passos dans sa trilogie USA (42ème Parallèle en 1930, 1919 en 1932, La Grosse Galette en 1936), à avoir assimilé le style international tout en restant représentatif de l'Amérique. Dos Passos avait créé un choeur polyphonique, même si les voix s'exprimaient les unes après les autres sur la page imprimée. Il malmenait les oreilles de son lecteur, tout comme Faulkner avec de longues phrases sinueuses qui sonnent mieux lues à haute voix que déchiffrées sur la page imprimée. Ses thèmes sont aussi voisins de ceux de Faulkner, surtout dans leur postulat, à savoir que l'individu est broyé par les rouages d'une société centrée sur la machine, ou, sinon, projeté vers une réussite incertaine et autodestructrice. Dos Passos n'avait pas de Snopes, mais il présentait, dans ses histoires interpolées, d'autres formes de la réussite américaine -Ford, Morgan, Edison, ses Snopes. Des deux, ce fut Faulkner qui fit l'oeuvre la plus magistrale parce que son intensité transformait la région en pays, alors qu'on fit par voir, injustement, en Dos Passos l'écrivain d'une période."
F.R. Karl, William Faulkner, coll. "Biographies nrf", Gallimard.


samedi 20 décembre 2014

Rebell Yell







"Uncle Buck assists at Charles Bon's funeral, helping to carry the coffin from the house to the gravesite. He gives the rebel yell (the Confederate battle cry) in lieu of the Catholic ceremonial, the words of which none of the funeral party know."

Critical Companion to William Faulkner (A.N. Fargnoli, M. Golay, R.W. Hamblin), 2008.

The rebel yell : ici

jeudi 2 octobre 2014

Une génération de transition





"En ce qui concerne n'importe lequel de mes romans, j'essaie en premier lieu de raconter une histoire de la meilleure façon possible, la plus émouvante, la plus complète. Mais même cela n'est pour moi qu'accessoire, comparé à ce que je m'efforce de faire, si l'on considère mon oeuvre dans son ensemble. Je raconte la même histoire inlassablement, c'est-à-dire moi-même et le monde. [...] J'essaie de tout dire dans une seule phrase, entre la majuscule et le point final. J'essaie toujours de tout mettre dans une coquille de noix". (W.F., novembre 1944)

"La vie est monotone ici. Mais si je vais ailleurs, je dépenserai en deux semaines l'argent sur lequel je peux vivre deux mois ici, et alors il faudra que je retourne en Californie. A trente ans vous vous apercevez tout à coup que vous êtes devenu l'esclave d'un tas de choses inertes, de jour en jour plus encombrantes. Vous n'osez pas regarder tout ça de trop près, parce qu'il vous faudrait avouer qu'il n'y en a pas une dont vous ayez vraiment besoin. Mais vous les gardez encore vingt ans, parce que vous pensez que vous vous en débarrasserez un jour ou l'autre. Et puis un jour vous avez presque 50 ans et vous savez que vous ne vous en débarrasserez jamais." (W.F., décembre 1946)

Deux extraits tirés du recueil de la correspondance échangée entre William Faulkner et Malcom Cowley. Magnifique petit ouvrage ("sans prétention" pourrait-on dire) qui expose à nos regards les relations entre un critique littéraire avisé et un auteur oublié ou évité, chose à laquelle le premier veut remédier. Plus encore que la technique littéraire, le talent et le génie faulknériens (pour reprendre la différenciation de Malcom Cowley), c'est l'histoire d'une amitié, basée sur le respect et une compréhension réciproque, qui affleure à travers ces quelques lettres.
"Malgré toutes les différences qu'il y avait entre nous, dont la plus grande était son génie, nous étions des hommes de la même époque, avec les mêmes normes, nées en partie de nos lectures des mêmes auteurs et avec le même amour instinctif de la patrie américaine. Ses actions ne me paraissaient pas inexplicables, comme elles le semblaient à d'autres. C'étaient ses solutions à lui, originales et simples, comme s'il agissait sans précédents, devant des problèmes auxquels tous les écrivains de notre temps avaient à faire face." (M.C.)
"Nous étions presque tous des provinciaux dans un sens ou dans un autre. Il y avait des exceptions : Scott Fitzgerald, par exemple, était "moins" chez lui à la campagne, "les fesses dans les marguerites", qu'il ne l'était dans son faubourg résidentiel. La plupart des autres habitaient la province par goût, de préférence pas trop loin de New York ou de Paris, ou, dans le cas d'Hemingway, La Havane. Ou bien, encore, ils trouvaient un compromis comme Cummings, en passant six à sept mois à New York et le reste de l'année sur le sommet d'une colline, dans le New Hampshire. Peut-être pourrait-on nous appeler une génération de transition, portée à jouir des plaisirs de la ville, mais en même temps chasseurs, pêcheurs, avides de sentir la terre plutôt que l'asphalte sous leurs pieds. Nous avions des idées avancées en littérature et parfois en politique, mais nous étions des conservateurs dans nos autres aspirations, faisant retour sur le passé pour y retrouver nos rêves, dans ce pays que nous avions connu dans notre enfance, où les gens vivaient des vies séparées dans des maisons isolées et éparpillées ; où il y avait de vastes champs, où un jeune garçon pouvait chasser sans craindre les écriteaux portant : "défense d'entrer" et des grands bois, que les bûcherons n'avaient pas encore détruits et dans lesquels il pouvait errer avec une boussole. Je crois bien que nous avons été la dernière génération où ces goûts champêtres étaient considérés comme normaux. La poésie et le roman américains à partir de notre époque sont devenus de plus en plus une littérature de ville ou de banlieue". (M.C.)

Malcom COWLEY, William FAULKNER, Correspondance - lettres et souvenirs de 1944 à 1962 commentés par M. Cowley, Coll. "Du monde entier", Paris, Gallimard, 1970.

lundi 26 mai 2014

Les erres du faucon











C'est avec circonspection que j'ai abordé Les erres du faucon, une psychobiographie de William Faulkner, de Marc Saporta (1). Le coté "psy" me laissait craindre le pire. A tort. Même si le lecteur y trouve quelques pages jargonnantes, quelques idées ou suppositions qui peuvent paraître tirées par les cheveux (voire tordues pour les plus sceptiques), l'ensemble constitue une agréable lecture. Rien de bien nouveau pour qui connaît l'auteur Faulkner et le personnage de roman qu'il fût lui-même (ou qu'il fît de lui), mais des éclairages intéressants sur certains romans au regard de l'homme Faulkner. Les grands thèmes y sont tous décortiqués, analysés et exposés au jugement du lecteur : l'inceste évidemment, la question raciale, la terre... Les relations au sein du clan (même si on peut hésiter à utiliser ce mot tant la famille paraît éclatée) servent parfois de "révélateur", faisant apparaître les sous-entendus de certains romans. Une bonne lecture donc, à compléter utilement par celle de l'ouvrage de Bleikasten, William Faulkner, une vie en romans (2).

1. Saporta Marc, Les erres du faucon, une psychobiographie de William Faulkner, Coll. "biographie",
Paris, Seghers, 1989.
2. Bleikasten André, William Faulkner, une vie en romans - biographie, Coll. "Le cercle des poètes disparus", Paris, Editions Aden, 2007.