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samedi 15 septembre 2018

Walden


"Thoreau n'est pas un sage enclin à se retirer du monde, mais un homme bien décidé à y demeurer pleinement, en se donnant les moyens -spirituels- de le faire." (1)







"La richesse superflue ne peut acheter que des superfluités. L'argent n'est point requis pour acheter un simple nécessaire de l'âme."


      Walden, ou le retour à la nature, dans la nature, en son sein, vivant à son rythme. Henry David Thoreau a 28 ans lorsqu'il décide de vivre en marge de la société, celle des Etats du Nord des Etats-Unis, lesquels constitueront le berceau de l'industrie américaine. Ce pas-de-côté (nous sommes en 1845) lui permit d'écrire cet ouvrage composite qu'est Walden. Car si Thoreau est chanté par les amoureux de la nature, parfois même célébré par les adeptes de la décroissance, il faut bien admettre que l'homme est plus complexe qu'il n'y paraît. Certes, ce qui ressort principalement de la lecture de Walden ce sont les longues descriptions d'une nature en perpétuelle mutation, d'un étang à l'eau si pure, des arbres, des fleurs, des oiseaux...
"Dès les premiers jours de mai, les chênes, les hickorys, érables et autres arbres, tout juste bourgeonnant parmi les bois de pins qui entourent l'étang, impartissaient au paysage un éclat comparable à la lumière du soleil, surtout les jours couverts, comme si le soleil perçant les nuées brillait timidement çà et là sur les versants. Le trois ou quatre mai je vis un plongeon dans l'étang, et durant la première semaine du mois j'entendis le whippoorwill, la grive rousse, la litorne, le moucherolle verdâtre, le chewink et autres oiseaux. j'avais entendu depuis longtemps la grive des bois. Le moucherolle brun, une fois encore déjà revenu, avait jeté un regard par ma porte et ma fenêtre, pour voir si ma maison était assez caverne pour lui, se tenant suspendu sur ses ailes bourdonnantes les griffes recourbées, comme s'il s'agrippait à l'air, tout en faisant l'inspection des lieux ; le pollen-soufre du pitchpin bientôt saupoudra l'étang et les pierres et le bois pourri le long de la rive, au point qu'on eût pu en recueillir un plein baril."
      Cependant, ce retour à la nature exige des concessions : s'instruire par l'expérience d'un travail quotidien, fortifier son âme, notamment par la lecture, se séparer du superflu, produire soi-même ce dont on a besoin (construire sa maison par exemple), cultiver son jardin (afin de tendre à une certaine autarcie). Ainsi avons nous de nombreuses pages (un chapitre même !) sur son champ de haricots -"bio" avant l'heure-, son utilité et son économie. Car ce style de vie comporte aussi un aspect sans doute moins porteur (j'allais écrire vendeur) pour nos sociétés contemporaines : le refus du progrès lorsqu'il coûte plus qu'il ne rapporte à l'individu, à ce dont il aurait besoin pour vivre en communion avec la nature.Ainsi H. D. Thoreau refuse-t-il de prendre le train pour aller dans une ville voisine, car le temps nécessaire pour financer l'achat du ticket est plus important que le temps que lui mettra pour s'y rendre à pied. C'est à ce prix, en refusant ce dont on peut se passer, en cultivant soi-même les produits de la terre autour de chez soi, en vivant simplement (naturellement ?), que la communion avec la nature devient possible. Cela passe par un refus du paraître, de ses excès, obstacle à la compréhension de ce qui constitue l'être humain.
"Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l'ascension de l'espèce humaine. Au regard du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres."

      Refus du luxe donc, mais aussi un rejet du mouvement de patrimonialisation dont il redoute l'essor (que dirait-il aujourd'hui !).
"Les nations sont possédées de la démente ambition de perpétuer leur mémoire par l'amas de pierre travaillée qu'elles laissent.  Que serait-ce si d'égales peines étaient prises pour adoucir et polir leurs moeurs ? Un seul acte de bon sens devrait être plus mémorable qu'un monument aussi haut que la lune."

      L'homme doit, à l'inverse, se "construire", se connaître, compter sur lui-même, et parfois de méfier de ses congénères.
"Commencez où vous êtes et tel que vous êtes, sans viser principalement à plus de mérite, et avec une bonté étudiée allez faisant le bien. Si je devais le moins du monde prêcher sur ce ton, je dirais plutôt : Appliquez-vous à être bon [...] Il n'est odeur aussi nauséabonde que celle qui émane de la bonté corrompue. C'est humaine, c'est divine charogne. Si je tenais pour certain qu'un homme soit venu chez moi dans le dessein bien entendu de me faire du bien, je chercherais mon salut dans la fuite comme s'il s'agissait de ce vent sec et brûlant des déserts africains appelé le simoun, lequel vous remplit la bouche, le nez, les oreilles et les yeux de sable jusqu'à l'asphyxie, de peur de me voir gratifié d'une parcelle de son bien - de voir une parcelle de son virus mélangé à mon sang. Non, - en ce cas plutôt souffrir le mal suivant la voie naturelle. Un homme n'est pas un homme bon, à mon sens, parce qu'il me nourrira si je meurs de faim, ou me chauffera si je gèle, ou me tirera du fossé, si jamais il m'arrive de tomber dans un fossé. Je vous trouverai un chien de Terre-Neuve pour en faire autant. La philanthropie dans le sens le plus large n'est pas l'amour pour votre semblable."

      H.D. Thoreau apparaîtra même à certains de ses lecteurs quelque peu élitiste, voire conservateur, quand il s'agit d'instruction.
"L'homme d'études peut lire Homère ou Eschyle dans le grec sans danger pour lui de dissipation ou de volupté, car cela implique qu'il rivalise en quelque mesure avec leurs héros, et consacre les heures matinales à leurs pages. Les livres héroïques, même imprimés dans le caractère de notre langue maternelle, le seront toujours en langue morte pour les époques dégénérées ; et il nous faut rechercher laborieusement la signification de chaque mot, de chaque ligne, en imaginant un sens plus large que l'usage courant ne le permet avec ce que nous avons et de sagesse et de valeur et de générosité. Le livre moderne, aussi fécond qu'à bas prix, malgré toutes ses traductions, n'a pas fait grand-chose pour nous rapprocher des écrivains héroïques de l'Antiquité. Ils semblent tout aussi solitaires, et la lettre dans laquelle ils sont imprimés aussi rare et curieuse, que jamais. Cela vaut la dépense de jours de jeunesse et d'heures précieuses, d'apprendre rien que quelques mots d'une langue ancienne, qui sortent du langage ordinaire de la rue, pour servir de suggestions et de stimulants perpétuels. Ce n'est pas en vain que le fermier se rappelle et répète le peu de mots latins qu'il a entendus. On a l'air parfois de dire que l'étude des classiques devrait à la fin céder la place à des études plus modernes et plus pratiques ; mais l'homme d'études entreprenant étudiera toujours les classiques, en quelque langue qu'ils soient écrits, et quelque anciens qu'ils puissent être. Qu'est-ce en effet que les classiques sinon les plus nobles pensées enregistrées de l'homme ?"
 "Lire bien -c'est-à-dire lire des livres sincères dans un sincère esprit- constitue un noble exercice, et qui mettra le lecteur à l'épreuve mieux que nuls des exercices en honneur de nos jours. Il réclame un entraînement pareil à celui que subissaient les athlètes, l'application soutenue presque de la vie entière à cet objet. Les livres doivent être lus avec autant de réflexion et de réserve qu'ils furent écrits. Il ne suffit pas même de savoir parler la langue du pays dans laquelle ils sont écrits, car il y a un intervalle considérable entre la langue parlée et la langue écrite, la langue entendue et la langue lue. L'une est en générale transitoire -un son, une langue, un simple dialecte, quelque chose de bestial, et nous l'apprenons de nos mères inconsciemment, comme les bêtes. L'autre en est la maturité et l'expérience ; si l'une est notre langue maternelle, l'autre est notre langue paternelle, une façon de s'exprimer circonspecte et choisie, trop significative pour être perçue par l'oreille, et qu'il nous faut naître de nouveau pour parler."
 
      Enfin, pour l'auteur, le citoyen doit être prêt à défendre sa patrie.
"Je me sentais fier de savoir que les libertés du Massachusetts et de notre mère patrie était sous telle sauvegarde ; aussi, en m'en revenant à mon sarcloir, étais-je rempli d'une inexprimable confiance, et poursuivais-je gaiement mon labeur dans une calme attente de l'avenir."
"Il est une période dans l'histoire de l'individu aussi bien que de la race, où les chasseurs sont l'"élite", comme les appelaient les Algonquins. Nous ne pouvons que plaindre le jeune garçon qui n'a jamais tiré un coup de fusil ; il n'en est pas plus humain, c'est son éducation qui a été tristement négligée. Telle fut ma réponse pour ce qui est de ces jeunes gens que telle question préoccupait, sûr qu'ils ne tarderaient pas à être au-dessus d'elle. Nul être humain passé l'âge insouciant de la jeunesse, ne tuera de gaité de coeur la créature, quelle qu'elle soit, qui tient sa vie du même droit que lui."

      Dans les dernières pages, Henry David Thoreau tire le bilan de cette expérience.
"Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves, et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée, on sera payé de succès inattendu en temps ordinaire. On laissera certaines choses en arrière, franchira une borne invisible ; des lois nouvelles, universelles, plus libérales, commenceront à s'établir autour et au-dedans de nous ; ou les lois anciennes à s'élargir et s'interpréter en notre faveur dans un sens plus libéral, et on vivra en la licence d'un ordre d'êtres plus élevé. En proportion de la manière dont on simplifiera sa vie, les lois de l'univers paraîtront moins complexes, et la solitude ne sera pas solitude, ni la pauvreté, pauvreté, ni faiblesse, faiblesse. Si vous avez bâti des châteaux dans les airs, votre travail n'aura pas à se trouver perdu ; c'est là qu'ils devaient être. Maintenant posez les fondations dessous."





(1) SPECQ François, "Se perdre de vue dans ce que l'on voit : le Journal de H.D. THOREAU et l'écriture de la nature", Revue française d'études américaines, 2005/4, n°106, p 8-18.






mercredi 15 août 2018

La trilogie berlinoise







      

      Bernhard (Bernie) GUNTHER est un privé -un privé à la Phil. Marlowe, disent certains-, bourru, borné, ayant le sens de la répartie, légèrement alcoolique, passablement misogyne, cynique mais moral (si je puis dire), ayant aussi quelques obsessions et névroses (rien d'irréparable pour un privé). Plus habitué au froid et à la pluie qu'à la douceur du climat californien, car notre homme officie à Berlin, celui de la montée du nazisme, puis de sa prise de pouvoir, et jusqu'à son effondrement et les prémisses de la Guerre froide. Ce contexte historique, peu courant dans la littérature policière, a grandement contribué au succès de cette trilogie berlinoise. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de savoir qu'elle est l'oeuvre d'un écrivain britannique, Philip KERR (1956 - 2018).
      Si le contexte historique est très prégnant - les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, dans L'Eté de cristal, la nuit de cristal (1938) dans La Pâle Figure, la lutte d'influence américano-soviétique à Berlin (mais aussi à Vienne) en 1947 dans Un Requiem allemand-, il reste cependant au service du récit. Les enquêtes amènent Bernie Gunther à rencontrer quelques dignitaires du parti NSDAP (Goering ou Himmler par exemple), mais sont surtout l'occasion pour l'auteur de nous décrire la vie à Berlin dans ces années-là, une vie miséreuse et  souvent cruelle (des évocations parfois poignantes). La facture relativement classique des enquêtes (pour un privé) s'efface même parfois devant le réalisme des scènes de la vie quotidienne des Berlinois et Berlinoises : des habitants qui luttent pour leur survie, en proie à une insécurité permanente, semblant pressentir les folies du monde mais n'ayant plus assez de force, ou quelquefois de volonté, pour s'opposer "aux conséquences de la paix" (pour reprendre le titre de J.M. KEYNES).
      Au final, un bon moment de lecture. Est-ce pour autant un des chef-d'oeuvre de la littérature policière, tel qu'il est souvent présenté ? La réputation de cette trilogie ne tient-elle pas, surtout ou en partie, au fait que le héros est un anti-nazi convaincu (même s'il lui faut composer de temps à autre avec le pouvoir en place) ? Aurait-elle autant de succès si Bernie Gunther était un enquêteur SS, chargé d'éliminer la corruption au sein de ses services ? Sans doute pas. Cela étant, la trilogie reste un bon "polar", de ceux que l'on aime prendre le temps de lire l'été venu.



Berlin, 1933.


Berlin, 1945.


dimanche 8 juillet 2018

Les Frères Karamazov




"(...) le secret de l'existence humaine consiste, non pas seulement à vivre, mais encore à trouver un motif de vivre".




"Des siècles passeront et l'humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu'il n'y a pas de crimes et, par conséquent, pas de péchés ; qu'il n'y a que des affamés".


      Après le psychologisant Crime et châtiment, le théologisant Les Frères Karamazov. Dit comme ça, j'ai bien conscience que cela ne donne pas très envie de lire cet épais roman, le dernier de Dostoïevski. Et pourtant.
      Comme pour Crime et châtiment, un meurtre sert de fil rouge au roman ; nous y retrouvons aussi les multiples rebondissements qui parfois désorientent (à dessein ?) le lecteur. De nombreux personnages émergent au fil des pages. Des seconds rôles prennent de l'importance, puis disparaissent, quand d'autres reviennent au fil des épisodes sans jamais s'imposer. Le personnage de second rôle est une figure importante chez Dostoïevski, venant souvent en contrepoint d'un personnage principal, permettant par la-même d'en faire ressortir toute la spécificité.
      L'intrigue est simple : Les Frères Karamazov, c'est l'histoire d'une famille qu'un crime va bouleverser. Les trois  frères, Ivan, Dimitri et Aliocha, vont vivre cette épreuve différemment, selon leurs caractères, même si aucun n'échappe à une profonde introspection. Car, au-delà du fait de savoir qui est le coupable, Dostoïevski amène le lecteur à s'interroger sur la notion même de culpabilité et son corollaire terrestre de justice. Culpabilité individuelle contre culpabilité universelle. Justice humaine et justice divine. Progressisme ou conservatisme. Aucune de ces oppositions n'a de réponse simple. Nous retrouvons la critique du système judiciaire mise en oeuvre dans Crime et châtiment. Mais Dostoïevski élargit ici le champ de la réflexion en accentuant l'imprégnation religieuse de l'interrogation. Aliocha, l'un des trois frères, celui qui a choisi la vie monastique, sert de catalyseur : il sert de dépositaire aux réflexions sur la foi, la justice, la responsabilité de l'homme (1)... Le passage "Le grand inquisiteur" est devenu un morceau d'anthologie (à lire et à relire) de la littérature russe : on y trouve tout ce qui la fait aimer...  ou détester !
      Les Frères Karamazov constitue une plongée dans la société russe des petites villes de province, encore fortement rurales, où progressisme et traditionalisme, notamment religieux, s'affrontent, se mélangent et s'influencent. Où un tribunal peut devenir salle de théâtre, avec sa mise en scène, ses acteurs et son public.
Un livre à lire donc. Un seul bémol, la fin qui me semble moins réussie que pour Crime et châtiment.

"Mais assez de vers. Laisse-moi pleurer. Que ce soit une niaiserie raillée par tout le monde, excepté par toi. Voilà tes yeux qui brillent. Assez de vers. Je veux maintenant te parler des "insectes", de ceux que Dieu a gratifié de la sensualité. J'en suis un moi-même, et ceci s'applique à moi. Nous autres, Karamazov, nous sommes tous ainsi ; cet insecte vit en toi, qui es un ange, et y soulève des tempêtes. Car la sensualité est une tempête, et même quelque chose de plus. La beauté, c'est une chose terrible et affreuse. Terrible, parce qu'indéfinissable, et on ne peut la définir, car Dieu n'a créé que des énigmes. Les extrêmes se rejoignent, les contradictions vivent accouplées. Je suis fort peu instruit, frère, mais j'ai beaucoup songé à ces choses. Que de mystères accablent l'homme ! Pénètre-les et reviens intact".

(1) "En rendant l'homme responsable, le christianisme lui reconnait du même coup sa liberté", F.D., Journal d'un écrivain.

En complément :
ELTCHANINOFF E.,  « Coupable devant tous et pour tout ». Justice et culpabilité chez Dostoïevski, Études 2011/1 (Tome 414), p. 77-87.
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dimanche 24 juin 2018

Pensées pour moi-même... (suite)


 Nicolas Poussin, Paysage avec Saint Jean à Patmos


"L'empereur n'ajoute à la doctrine stoïcienne aucun concept. Il ne s'en revendique même pas explicitement, piochant ses références de façon éclectique.Pourquoi est-il alors considéré comme l'un des plus importants penseurs et adeptes de cette école ? Parce que les efforts, les doutes, la discipline dont il fait preuve dans ses Pensées pour moi-même illustrent bien l'esprit d'une philosophie qui invite avant tout à la pratique, non à la spéculation théorique. Les Pensées ne sont pas un essai : on y retrouve les grands thèmes du stoïcisme -recherche de l'absence de troubles de l'âme, distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, souci de prendre sa place dans un ordre de la nature-, mais jamais discutés ou démontrés. Les répétitions sont nombreuses, la forme en est fragmentaire. Aussi n'est-ce pas un ouvrage à lire de façon linéaire mais plutôt à picorer pour en méditer la beauté mélancolique. C'est le livre de chevet idéal... ce qui n'a pas échappé à certains habiles vendeurs de prêt-à-penser. Marc Aurèle aurait été surpris de l'utilisation que font de ses Pensées certains adeptes du développement personnel : l'écriture a beau être dirigée "pour moi-même", il n'est pas question d'un moi individualiste en quête d'épanouissement et d'autonomie personnelles, bref, d'un moi contemporain. Si les préceptes du stoïcisme peuvent aider à déterminer une droiture des pratiques quotidiennes -comment réagir face à un deuil, à un revers de fortune-, il s'agit surtout d'accorder son existence au cosmos en consentant à son fonctionnement. Tout empereur qu'il est, Marc Aurèle n'espère pas particulièrement le succès de ses entreprises et ne travaille pas à éviter l'échec, comme l'enseignerait un coach de vie. Il ne tend qu'à accomplir sa "tâche d'homme"."
Philosophie magazine, n°118, avril 2018.

 "La pensée stoïcienne est fondée sur des principes simples. Cela rend possible de les savoir par coeur, de les transporter avec soi ou de les garder en mémoire pour s'en souvenir dans n'importe quelle situation, y compris les plus critiques. C'est bien ce qui rend cette pensées fascinante. La plupart de ses représentants, qu'il s'agisse de Marc Aurèle, d'Epictète, de Sénèque ou de Cicéron, sont confrontés au quotidien à des situations extrêmes, que ce soit la guerre ou la douleur physique. Les principes stoïciens ne sont jamais invoqués pour le seul plaisir de la contemplation, bien que leur contemplation puisse aussi être pour ces auteurs une source de consolation : ils sont inséparables de la nécessité d'agir. En quelque sorte, plus un principe est simple, plus il appelle une action, et plus cette action ouvre une route, trace un chemin, indique une direction plutôt qu'une solution définitive. Prenons, par exemple, un principe bien connu du stoïcisme antique qui consiste à faire au mieux ce qui dépend de nous et à accepter ce qui ne dépend pas de notre volonté, on voit bien qu'il n'est pas évident de tracer une limite entre ce qui dépend de notre bonne volonté et ce qui lui échappe. Et ce sont moins des concepts qui vont donner une réponse toute faite, une réponse par anticipation, qu'une série d'actes qui vont tracer un chemin inédit [...]".
"Ce que la pensée stoïcienne suppose aussi sans le dire, mais qui semble avoir une portée immense, c'est que les événements sont inséparables de nos émotions. Les événements soulèvent des émotions et les émotions colorent les événements. L'extérieur et l'intérieur sont toujours reliés. Quelle que soit la situation, nous sommes libres d'ignorer ce lien, ou de reconnaître son existence et de le célébrer. Contempler ce lien entre intérieur et extérieur appelle l'action, ouvre une voie. Le stoïcisme est une pensée pour les extrêmes, c'est une pensée pour l'abîme, capable de libérer l'esclave autant que l'empereur, Epictète et Marc Aurèle ; et nous, qui oscillons avec tant de violence entre l'illusion de la toute-puissance et le risque de l'aliénation [...]".
"Ce qui fait la richesse des Pensées, et leur éternité, c'est que contrairement à la majorité des livres de développement personnel, Marc Aurèle ne nous promet pas, ne se promet pas, n'imagine pas un seul instant que s'il suit une recette philosophique -c'est-à-dire, pour un stoïcien, mener son existence avec courage, tempérance et sagesse-, le monde obéira à sa volonté. Il ne croit pas qu'être libre, ce soit faire, avoir ni même être ce que l'on veut -en l'occurrence, pour lui, être philosophe-, mais vouloir ce qui est. Et "ce qui est" n'est pas tant une situation, une personne ou un événement particulier, que l'univers entier reflété dans l'instant présent. Ce qui est est inconnaissable, ce qui est ne cesse de s'approfondir et c'est dans cet approfondissement que se trouvent le bonheur et le sens. Dans cet approfondissement que tout individu désire, mais auquel il n'accède qu'à condition que sa volonté s'efface devant quelque chose qui le dépasse".
SORENTE Isabelle, Philosophie magazine, n°118, avril 2018.



Epictète



samedi 23 juin 2018

Pensées pour moi-même





Avant de lire les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle, je conseille la lecture de notices ou d'ouvrages sur le stoïcisme, son histoire et ses évolutions (1). En effet, pour bien comprendre les Pensées, il est nécessaire de connaître les bases de ce grand mouvement philosophique, car notre idée de ce qu'est une personne "stoïque" risque d'amener quelques fâcheuses erreurs d'interprétation (place de l'homme dans la société, relations entre les hommes, juste/injuste...).
Comme souvent pour ce type d'ouvrage, il ne faut pas le lire d'une traite, mais suivre le rythme des "livres". Il faut aussi ne pas hésiter à relire certaines pensées plusieurs fois, y revenir le lendemain, y réfléchir une fois l'ouvrage refermé. Le stoïcisme est un combat permanent. La lecture des Pensées pour moi-même aussi, pour qui veut réellement les comprendre.

"Essaie de voir comment te réussit la vie de l'homme de bien qui a pour agréable la part qui lui est assignée sur l'ensemble, et qui se contente d'être juste dans sa propre conduite et bienveillant dans sa façon d'être".
 "Il reste donc à te souvenir de la retraite que tu peux trouver dans ce petit champ de ton âme. Et, avant tout, ne te tourmente pas, ne te raidis pas ; mais sois libre et regarde les choses en être viril, en homme, en citoyen, en mortel. Au nombre des plus proches maximes sur lesquelles tu te pencheras, compte ces deux : l'une, que les choses n'atteignent point l'âme, mais qu'elles restent confinées au-dehors, et que les troubles ne naissent que de la seule opinion qu'elle s'en fait. L'autre, que toutes ces choses que tu vois seront, dans la mesure où elles ne le sont point encore, transformées et ne seront plus. Et de combien de choses les transformations t'ont déjà eu pour témoin ! Songes-y constamment. "Le monde est changement ; la vie, remplacement" Démocrite".
 "S'il se trompe, instruis-le avec bienveillance et montre-lui sa méprise. Mais, si tu ne le peux pas, n'en accuse que toi, ou pas même toi".
 "Tu n'es qu'une âme chétive qui soulève un cadavre, comme disait Epictète".


(1) par exemple, GOURINAT Jean-Baptiste, Le stoïcisme, coll" Que sais-je", PUF, 2017 (4ème édition)

dimanche 29 avril 2018

L'enracinement









 "Un gouvernement qui emploie des paroles, des pensées trop élevées pour lui, loin d'en recevoir un éclat quelconque, les discrédite et se ridiculise".


Je ne sais pas si les élèves étudient encore Simone Weil (Weil, avec un W), ni même si cela était le cas auparavant. Il faut dire que la lecture, et la compréhension, de ce texte, L'enracinement, n'est pas facile. L'auteur écrit une prose sèche, qui peut paraître péremptoire parfois pour un lecteur contemporain. Et certaines idées prêtent aujourd'hui à sourire à l'heure de la mondialisation (les solutions pour les ouvriers par exemple).
Pourtant, il faut lire ou relire ce texte. Car au-delà des apparences, et bien qu'écrit en 1943, il traite d'un sujet on ne peut plus actuel, celui du besoin d'enracinement. L'auteur y rappelle qu'une société est une chose mortelle, comme une civilisation, une culture, une patrie ou une nation. Que l'accumulation de droits ne devrait être possible que pour autant que les devoirs y soient respectés et prédominants. Ou que le communautarisme n'est pas une fatalité pour peu que les communautés réelles soient respectées et encadrées. 
Un texte pour réfléchir sur l'évolution du monde d'aujourd'hui et de demain.


"L'Etat est une chose froide qui ne peut être aimée ; mais il tue et il abolit tout ce qui pourrait l'être ; ainsi on est forcé de l'aimer, parce qu'il n'y a que lui. Tel est le supplice moral de nos contemporains".




lundi 2 avril 2018

Crime et châtiment



"Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n'a plus où aller ? La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l'esprit. Car il faut que tout homme puisse aller quelque part". 

S'attaquer à l’œuvre de Dostoïevski, Crime et châtiment, nécessite un peu de courage. Surtout lorsque le dernier contact avec la littérature russe date des années de faculté (autant dire le siècle dernier), avec Les âmes mortes de Gogol. Et puis, tous ces noms un peu difficiles à retenir, ces multiples prénoms, ces diminutifs qui n'en sont pas, ne facilitent pas la prise en main. Et comme pour toute œuvre considérée comme telle, le lecteur en attend beaucoup. Beaucoup trop ? A tort peut-être ? Raskolnikov est un être torturé. Le récit l'est aussi. Raskolnikov s'interroge sur le monde qui l'entoure, sur les êtres qu'il côtoie, sur ceux qui le croisent, sur le pouvoir, sur la volonté des hommes et les pouvoirs qui en découlent, sur les fragilités de l'âme humaine, sur la misère, sur les relations filiales... En fait, Raskolnokov nous donne à penser le monde tel qu'il le voit, ou mieux encore tel qu'il le ressent. De ce fait, de longs monologues sillonnent le roman (rien d'effrayant pour les Faulknériens) : la pensée laisse libre court à sa schizophrénie, sollicitant l'attention soutenue du lecteur. A l'heure de la vidéo, du tout-tout-de-suite, de l'immédiateté, de l'instantanéité, ces longs passages rebuteront les moins courageux des lecteurs. A tort. Il faut les lire, lentement. Certains passages, particulièrement réussis, semblent rythmés par les pulsations d'un cerveau qui entre en ébullition. La détresse et la fureur s'y mélangent. La misère aussi.
En dépit des innombrables rebondissements (E. SUE à Saint-Pétersbourg), le roman peut paraître inégal dans son rythme, un peu long diront certains. Les personnages sont bien campés, avec des descriptions qui se complètent de chapitre en chapitre. Les hommes (Raskolnikov, Loujine...) représentent souvent la part sombre de l'humanité ; les femmes (Dounia, Sonia...) souvent souffrent, mais amènent la rédemption. Les enfants sont les témoins et les victimes de ce monde russe où la misère broie inexorablement le petit peuple.
Au final, une œuvre dense, avec une intrigue qui donne un rythme assez soutenu au départ, mais qui s'alanguit peu à peu. Un roman à l'image de l'âme russe telle que les Occidentaux l'imaginent : passionnée et mélancolique à la fois, dure au mal, torturée, révoltée, mais humaine, profondément humaine.