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lundi 2 avril 2018

Crime et châtiment



"Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela signifie quand on n'a plus où aller ? La question que Marmeladov lui avait posée la veille lui revint tout à coup à l'esprit. Car il faut que tout homme puisse aller quelque part". 

S'attaquer à l’œuvre de Dostoïevski, Crime et châtiment, nécessite un peu de courage. Surtout lorsque le dernier contact avec la littérature russe date des années de faculté (autant dire le siècle dernier), avec Les âmes mortes de Gogol. Et puis, tous ces noms un peu difficiles à retenir, ces multiples prénoms, ces diminutifs qui n'en sont pas, ne facilitent pas la prise en main. Et comme pour toute œuvre considérée comme telle, le lecteur en attend beaucoup. Beaucoup trop ? A tort peut-être ? Raskolnikov est un être torturé. Le récit l'est aussi. Raskolnikov s'interroge sur le monde qui l'entoure, sur les êtres qu'il côtoie, sur ceux qui le croisent, sur le pouvoir, sur la volonté des hommes et les pouvoirs qui en découlent, sur les fragilités de l'âme humaine, sur la misère, sur les relations filiales... En fait, Raskolnokov nous donne à penser le monde tel qu'il le voit, ou mieux encore tel qu'il le ressent. De ce fait, de longs monologues sillonnent le roman (rien d'effrayant pour les Faulknériens) : la pensée laisse libre court à sa schizophrénie, sollicitant l'attention soutenue du lecteur. A l'heure de la vidéo, du tout-tout-de-suite, de l'immédiateté, de l'instantanéité, ces longs passages rebuteront les moins courageux des lecteurs. A tort. Il faut les lire, lentement. Certains passages, particulièrement réussis, semblent rythmés par les pulsations d'un cerveau qui entre en ébullition. La détresse et la fureur s'y mélangent. La misère aussi.
En dépit des innombrables rebondissements (E. SUE à Saint-Pétersbourg), le roman peut paraître inégal dans son rythme, un peu long diront certains. Les personnages sont bien campés, avec des descriptions qui se complètent de chapitre en chapitre. Les hommes (Raskolnikov, Loujine...) représentent souvent la part sombre de l'humanité ; les femmes (Dounia, Sonia...) souvent souffrent, mais amènent la rédemption. Les enfants sont les témoins et les victimes de ce monde russe où la misère broie inexorablement le petit peuple.
Au final, une œuvre dense, avec une intrigue qui donne un rythme assez soutenu au départ, mais qui s'alanguit peu à peu. Un roman à l'image de l'âme russe telle que les Occidentaux l'imaginent : passionnée et mélancolique à la fois, dure au mal, torturée, révoltée, mais humaine, profondément humaine.


dimanche 12 mars 2017

Arrêt temporaire










Arrêt temporaire du blog.


A bientôt.







dimanche 16 octobre 2016

Un après-midi de Faulkner

"J'ai le désir sans nom de m'en aller
Dans un lointain minuit silencieux
où des ruisseaux chuchotent solitaires
Sur les sablons par la lune pâlis
Où vont tournant des rondes de blondeurs
Sous les regards que la lune vieillie
Pose à travers les arbres gémissants,
Jusqu'au moment où leurs cheveux se poudrent
De rosée claire, et leurs membres, leurs fronts,
S'en vont lassés et tristes sur la brise
Comme les fleurs que les branches effeuillent
Et puis soudain sur tous ceux-là descend
Comme le coup d'une cloche profonde.
Et les voici qui dansent, mus et froids-
C'est le grand coeur terrestre qui se brise
A l'aube, avant la vieillesse du monde"
W. Faulkner "l'après-midi d'un faune"


dimanche 24 avril 2016

Réciprocités faulknériennes



Lorsque qu'un livre s'intitule "William Faulkner, sa vie et son oeuvre", il est permis de craindre le pire. A tort pour ce qui est de l'ouvrage de David Minter (1). Les péripéties de la vie de Faulkner viennent en contrepoint d'explications sur le genèse des nouvelles et romans, apportant des précisions intéressantes. Sans être du niveau de l'ouvrage de André Bleikasten (2), voilà une biographie agréable à lire, une bonne introduction pour qui voudrait entrer en douceur dans l'univers torturé de Faulkner.

"Ma perspective dans ce livre est double. D'une part, je raconte la vie de Faulkner et tente d'en traduire le sens ; de l'autre, je discute de ses écrits, publiés ou inédits, en essayant de les éclairer. Mais je n'ai pas voulu faire de cet ouvrage une somme de nouvelles informations sur la vie de Faulkner [...] C'est donc d'un point de vue particulier que je sollicite ici l'attention du lecteur ; cela tient à l'histoire que je tente de raconter -histoire des profondes réciprocités entre la vie mal réussie de Faulkner et ses chefs-d'oeuvre, de leurs relations et de leurs mutuelles remise en cause" (Préface).

1- David MINTER, William Faulkner, sa vie et son oeuvre, Balland, 1984
2- André BLEIKASTEN, William Faulkner, une vie en romans, Editions Aden, 2007

samedi 16 avril 2016

Hemingway, es pasado !





"For Whom The Bell Tolls, rédigé après la fin des hostilités et publié en 1940, jette un regard rétrospectif sur la guerre qui se veut « objectif » et équilibré. En fait, comme nous avons essayé de le démontrer ailleurs 26, il n'en est rien : il s'agit d'une vision bien « orientée » du conflit, celle du «compagnon de route » libéral et apolitique que fut Hemingway pendant toute la guerre. Et ceci malgré le célèbre portrait d'André Marty, qui reste justement une exception, ou les passages éparpillés dans le roman qui paraissent critiques vis-à-vis des communistes. A cet égard le compte rendu de D. Macdonald au moment de la parution de l'ouvrage, le point de vue de la dissidente Partisan Review, garde toute son acuité 27. Pertinent aussi est l'essai de l'écrivain espagnol Arturo Barea, qui participa à la guerre et pour qui le roman est peut-être fidèle à Hemingway, mais non à l'Espagne ou à la guerre 28. Ceci malgré des aspects remarquables : Barea reconnaît notamment, à l'instar du grand historien de la guerre Hugh Thomas 29, la véracité avec laquelle Hemingway recrée le milieu de Gaylord's, l'état-major soviétique à Madrid. N'est-il pas intéressant de constater que ce fut peut-être ce plus grand des best-sellers d'Hemingway, à beaucoup d'égards reflet fictif du discours idéologique dominant sur la guerre, qui modela l'image de cette guerre dans l'esprit des générations ultérieures ? Il existe d'autres perceptions de la guerre d'Espagne, certes, mais elles restent en général cachées dans les pages poussiéreuses de textes lus maintenant par les seuls spécialistes."

Sayre Robert. "La guerre d’Espagne : écrivains et écriture aux Etats-Unis". In: Revue Française d'Etudes Américaines, N°55, février 1993. Les années 1930. pp. 43-55.

jeudi 12 novembre 2015

Les péchés de Jim



"Le dernier des grands écrivains américains". Avec un tel titre, celui décerné par un hebdomadaire français à Jim Harrison, nul doute que les attentes sont importantes. Et comme les médias ont abondamment commenté Péchés capitaux, en bien, voire très bien, je me suis lancé dans la lecture du rabelaisien écrivain américain.
"Dans Péchés capitaux, Jim Harrison joue ouvertement avec les codes du roman noir et dresse un portrait grinçant de l'Amérique profonde, gangrénée par la violence, où le sexe est plus jouissif et envahissant que jamais" (4ème de couverture). Je ne suis d'accord qu'avec la fin, le sexe est plus envahissant que jamais. De là à dire qu'il est jouissif... il en deviendrait plutôt pathétique au fil des pages, n'apportant pas grand chose au récit. Un peu comme les obsessions culinaires de l'inspecteur Sunderson, sauf à vouloir connaître les différentes façon de faire cuire le poisson, surtout la truite.
Quant aux codes du roman noir, nous sommes loin de "l'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier"1. Loin du roman noir, loin de la tragédie grecque. Les références à Faulkner m'ont plus fait penser à leur commune addiction au whisky qu'à autre chose, et surtout pas à la technique narrative. Par moment, le roman tient essentiellement à la fragile intrigue, tenue par une enquête quelque peu décousue.
Pour autant, il ne faudrait pas en tirer la conclusion que ce livre ne doit pas être lu. L'inspecteur Sunderson n'aime pas la violence, qu'il a côtoyé toute sa carrière, et veut écrire sur le sujet, le 8ème péché de l'Amérique, mais n'y n'arrive pas. Ce qu'il compense en s'adonnant aux autres péchés. Ses interrogations sur l'orgueil, l'avarice... ne permettront sans doute pas aux élèves de terminale de faire une bonne dissertation de philosophie, mais elles nous livrent des vues sans concession sur la société américaine. Une société fascinante, mais qui nous semble si dure, à nous observateurs européens. Les femmes sont très présentes dans cet opus et, même si elles n'ont pas souvent le beau rôle, c'est par elles que notre "héros" semble s'approcher de la rédemption.C'est aussi un message d'optimisme aux plus pessimistes d'entre nous qui penseraient que la vieillesse aidant, il n'est plus possible de plaire aux femmes plus jeunes. La preuve par Sunderson. C'est un roman qui permet de passer un bon moment, dans lequel l'auteur couche sur le papier ses obsessions, bien connues de ses lecteurs. A lire donc, à condition de ne pas s'attendre au "dernier des grands romans américains".

1 A MALRAUX, préface à l'édition française de Sanctuaire de William FAULKNER.

dimanche 14 juin 2015

Obama, un homme déchiré




"(Obama) ressemble à un vaincu, comme si, en 2008 et en 2012, il avait perdu la présidence au lieu de la conquérir. C'est triste à voir. Et, en un sens, il a effectivement perdu la présidence. Par deux fois, et plus nettement la seconde. A croire que ce boulot l'a écrasé, transformé en porte-parole officiel de la classe dirigeante politique et financière. Il paraît dénué de toute sincérité, de toute authenticité : un homme déchiré, une coquille vide. Il y a quelque chose de poignant dans son allure et son attitude défaites, et en même temps il y a là de quoi nous rendre furieux, nous qui l'avons ardemment soutenu en 2008 et réélu en 2012, même ceux d'entre nous qui n'étaient pas de gauche. D'un autre côté, cet effondrement apparent -de sa volonté, de son habileté rhétorique, de sa maîtrise du langage, de son charisme et de son charme, et donc de son autorité- donne la mesure des forces liguées contre lui et de l'incroyable impuissance de la présidence américaine actuelle. Beaucoup de chose échappent à son contrôle, et pourtant on attend tellement de lui. Cela oblige à se demander rétrospectivement dans quelle mesure George W. Bush, Bill Clinton, George Bush père et Ronald Reagan étaient vraiment responsables des actions ou de l'inaction qui ont marqué leurs mandats, à se demander s'ils n'étaient pas de simples Magiciens d'Oz, et quelle part de leur politique était façonnée par les mains invisibles et complices des multinationales, des médias, des lobbys et des groupes d'action politique financés par des fonds privés.

Russell Banks, "Pourquoi Obama a trahi", Le Nouvel Observateur, 8 au 11 janvier 2015.